TDF 1974 – Gerbens Karstens, un récidiviste du tripatouillage d’urine

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Sur le 61e Tour de France, il sera ‘’sauvé’’ par Félix Lévitan lequel sortira de sa manche un énigmatique « et cetera »

 A la suite de la quatrième étape St-Malo-Caen du Tour de France 1974, le Néerlandais Gerben Karstens de l’équipe Bic, un routier-sprinteur, expert en matière de fraude au contrôle antidopage et postulant au maillot jaune fut d’abord pénalisé pour carence – ne s’est pas présenté dans les délais réglementaires après l’arrivée sur l’hippodrome de Caen – puis amnistié après de savantes tractations orchestrées par Félix Lévitan, l’un des patrons du Tour. Un communiqué officiel fit état du retard du coureur néerlandais motivé « par la circulation intense en ville… etc… » alors que la caravane du contrôle se trouvait à quelques mètres de la ligne d’arrivée ! 

En réalité, ce long temps de latence entre l’arrivée de l’étape et la présentation du coureur devant les officiels du contrôle était mis à profit pour organiser à son hôtel la substitution d’urine : soit par siphonnage de la vessie ou alors par fixation au cuissard d’une poire remplie d’urine vierge. 

Déclassé pour avoir oublié le contrôle 

Gerben Karstens de l’équipe Bic, a fait l’objet d’un « constat de carence » pour ne pas s’être présenté dans les délais impartis au contrôle médical obligatoire pour les deux premiers de l’étape, chaque jour, pour le porteur du maillot jaune au départ de l’étape et pour deux coureurs désignés par tirage au sort quotidiennement. Karstens se trouvait ainsi, comme le veut le règlement, déclassé de sa 2e place prise au terme de la 4e étape St-Malo-Caen, pénalisé de dix minutes, frappé d’une amende de 1 000 F suisses (équivalent à 1 200 euros d’aujourd’hui) et d’un mois de suspension avec sursis. Karstens aurait oublié de satisfaire au contrôle antidopage en tant que second… Il s’en est rappelé en revenant à son hôtel et s’est précipité pour voir les commissaires car le contrôle était fermé. Ceux-ci furent intransigeants et ont dressé un certificat de carence. Karstens qui a tenté de plaider sa cause auprès des responsables, en compagnie de son directeur sportif Maurice de Muer 1, parle d’abandonner. « Après l’arrivée, j’ai été occupé très longtemps avec les radioreporters pour les interviews et j’ai ensuite complètement oublié que je devais me présenter au contrôle. Je ne m’en suis souvenu qu’en arrivant à mon hôtel. Je suis alors revenu à l’hippodrome où il n’y avait plus personne puis à la permanence où les responsables du contrôle n’ont pas voulu recueillir mes urines. J’étais pourtant de bonne foi. J’étais sur ce Tour de France pour porter le maillot jaune dans les premières étapes. Maintenant, je n’ai plus rien à y faire. Je préfère rentrer aux Pays-Bas. » 2

La déception de Karstens justifiait bien sûr de tels propos mais l’argumentation du médecin- contrôleur était inattaquable : « Ce délai de trente minutes, ce sont les coureurs eux-mêmes qui l’ont réclamé quand nous avons établi les modalités de fonctionnement du contrôle. Il n’y a donc pas à revenir là-dessus. Les flacons étaient déjà partis quand Karstens est venu nous voir. Le constat de carence était dressé. » 3

 Menace de grève

 « Après notification du déclassement par un communiqué émanant du jury des commissaires, un vent de révolte a soufflé sur le peloton. Le directeur sportif de Karstens, a entrepris une série de consultations avec les autres directeurs sportifs pendant que Cyrille Guimard, le président de l’Union nationale des coureurs professionnels, contactait les coureurs et Eddy Merckx en particulier. « De toute façon, les coureurs suivront les directives que leur donneront les directeurs sportifs, indiquait Guimard dans la soirée. Nous voulons le remplacement de l’inspecteur de l’Union cycliste internationale (UCI), M. Menilio, qui a fait preuve d’un zèle aveugle dans ses fonctions de contrôleur pour le service médical. A l’arrivée à Saint-Malo déjà, il avait dressé un constat de carence au sujet de Régis Délépine, alors que le pauvre avait été transporté en ambulance à l’hôpital. Karstens, à Caen, était de bonne foi. Il est revenu pour subir le contrôle, avec du retard c’est exact, mais nous pensons que les responsables auraient dû montrer un peu plus de souplesse. » 4

Rien n’est encore décidé sur la forme que prendra le mouvement de contestation mais Cyrille Guimard a indiqué que pour obtenir satisfaction, les coureurs étaient prêts à faire la grève du contrôle jusqu’à ce que l’inspecteur de l’UCI soit remplacé.

Sanctions suspendues 

Le Tour de France n’est pas sérieux. L’affaire Karstens a tourné complètement casaque en effet. Avant le départ des coureurs pour Dieppe, terme de la cinquième étape, un vent de fronde avait soufflé depuis la veille et des menaces de grève du contrôle antidopage hypothéquaient même l’arrivée de cette étape. Karstens lui-même parlait d’abandonner et de regagner les Pays-Bas. Au fil des discussions de la journée, une solution s’est donc dégagée. Ce n’est encore qu’un compromis mais il a pourtant satisfait les deux parties. En effet, une réunion s’est tenue entre le jury des commissaires et Maurice de Muer, directeur technique du coureur pénalisé pour s’être présenté au contrôle médical hors des délais à l’arrivée de la quatrième étape. Il a été convenu de demander à Karstens de se soumettre une nouvelle fois au contrôle à son arrivée à Dieppe. Le prélèvement sera envoyé au laboratoire aux fins d’analyse. Dans le cas où les résultats seraient négatifs, les sanctions frappant Karstens (c’est-à-dire : déclassement de sa deuxième place à l’étape de Caen, dix minutes de pénalisation, un mois de suspension avec sursis, de 1 000 francs suisses d’amende) seraient définitivement annulées. En revanche, en cas de contrôle positif, elles seraient maintenues. Pour l’heure, donc, ces sanctions sont suspendues, ce qui laisse les classements en l’état et ce qui permit à Karstens d’être au départ de l’étape en fin de matinée. En ce qui concerne l’inspecteur de l’UCI, M. Dominicio Menilio qui a dressé le constat de carence contre Karstens, il a simplement déclaré : « Mon rôle dans ce Tour est de constater si les règlements sont oui ou non observés. Dans le cas de Karstens, hier, ils ne l’étaient manifestement pas. Je n’ai pas pouvoir, par ailleurs, de m’opposer aux décisions du jury. » 5 Merckx, pour sa part, a nié avoir jamais déclaré qu’il participerait à une grève éventuelle du contrôle. Il a admis que Karstens pouvait bénéficier de circonstances atténuantes, certes, mais le règlement est le même pour tous.

Siphonner sa vessie

On ne doit pas oublier, tout d’abord, que ce sont les coureurs eux-mêmes qui ont fixé à trente minutes le délai extrême de présentation devant le médecin et cela afin de limiter au maximum les tricheries éventuelles. Car l’une d’elles consiste, lorsque l’on s’est dopé, à siphonner sa vessie – avec les risques énormes que cela suppose – c’est-à-dire procéder, par le truchement d’une sonde vésicale, à une mutation divine. Cette pratique douloureuse déjà ancienne demeure encore rare mais elle existe. Aussi, tout coureur qui passe au préalable par son hôtel, apparaît-il particulièrement suspect surtout lorsqu’il se présente une heure après la clôture des délais. Ce qui était précisément, à Caen, le cas de Gerben Karstens lequel dans le passé avait déjà eu des différends avec le contrôle médical au point même de se voir retirer sa victoire dans le Tour de Lombardie 1969. Voilà qui explique la sanction des commissaires.

Communiqués du Jury International

 A la permanence de chaque étape, se trouvent réunis dans une grande salle, les différents services de l’organisation ainsi que les officiels, notamment le jury international de la course qui, par des communiqués, informe les concurrents et la presse de ses décisions. Ainsi, après le déclassement du coureur néerlandais qui a fait appel de la sanction, les commissaires publient deux communiqués numérotés 3 et 4 :

TDF Blog

 L’appel de Karstens – A la suite du constat de carence dressé contre le coureur Karstens, le jury des commissaires a été saisi d’une réclamation du coureur et de son directeur sportif, exposant les motifs pour lesquels ce coureur s’est présenté en retard au contrôle médical. Après enquête et compte tenu des circonstances particulières (éloignement de l’hôtel, circulation intense en ville… etc…) le jury considère que le prélèvement doit s’effectuer dans les meilleurs délais. – Un avertissement – À la suite de l’enquête effectuée, il est apparu que le coureur Karstens, qui a fait l’objet d’un constat de carence aux opérations de contrôle médical de la quatrième étape, devait bénéficier de circonstances atténuantes. Considérant qu’il s’est présenté – avec retard bien sûr, mais présenté tout de même – pour le prélèvement, le jury international demande au médecin du contrôle et à l’inspecteur médical de bien vouloir effectuer un prélèvement aujourd’hui, à l’issue de la cinquième étape. Il reste entendu que cette mesure exceptionnelle ne saurait constituer un précédent et ne pourra justifier, ni absoudre, à l’avenir le retard d’un coureur. La sanction prise à l’encontre du coureur Karstens est annulée. » 6

L’éditorial de Jacques Goddet

L’un des patrons du Tour, Jacques Goddet, dans son édito quotidien daté du lendemain de la 4e étape, aborde un sujet qu’il maîtrise mal car, selon lui, il faut fustiger les Kartsens et ne pas mettre dans le même sac les coureurs sérieux : « Le sport cycliste, dans les rigueurs de son expression moderne, contient des clauses de moralité qui, à mon avis, conditionnent son avenir et, par conséquent, doivent être respectées. Le nouvel incident qui mit en émoi la nuitée caennaise, concernant le contrôle antidoping de Karstens, a montré que le problème demeurait en pleine confusion du point de vue de son interprétation. Disons d’abord qu’il est bien regrettable que le sujet continue à faire les délices de ceux qui sont spécialisés dans la chasse aux scandales. Affirmons que les coureurs qui respectent la fameuse clause et, à leur tête, ceux qu’ont peut considérer comme les plus sérieux, Eddy Merckx, Raymond Poulidor par exemple, sont pour l’application rigoureuse des règles du contrôle. Et qu’ils n’ont pas songé un instant, à Caen, à se rendre solidaires d’un quelconque mouvement de protestation contre les mesures appliquées de la manière la plus pratique et la plus décente qui soit : pièce de contrôle ambulant Aspro parfaitement aménagée, parfaitement visible, accueil excellent. » 7

Ensuite, dans le même texte à la une de L’Équipe, Goddet s’interroge sur cette carence et sa véritable signification : « Le fait de ne pas se présenter à ce petit laboratoire dans le délai prévu de trente minutes après son arrivée ne peut recevoir d’explication convenable. Le fait de revenir spontanément à la permanence du Tour, une heure et quelque plus tard, pose un cas clinique tellement grave que l’on doit comprendre toute la rigueur de la réglementation. Les médecins compétents m’ont confirmé, en effet, qu’il était possible de se livrer dans un aussi court laps de temps, à une opération de nettoyage, de « siphonnage », susceptible de permettre d’évacuer toute trace de substances dopante appartenant aux familles interdites. Et qu’une telle « opération » constituait du point de vue de la pratique médicale, un véritable acte criminel, car elle présente le risque d’entraîner des accidents pouvant être mortels. Aucune personne sérieuse engagée dans le sport cycliste ne peut accepter d’être complice d’actes aussi condamnables. » 8

Témoignage du docteur Jean-Pierre de Mondenard

A l’époque, médecin fédéral, la Fédération française de cyclisme (FFC) nous avait désigné pour assumer le contrôle antidopage du Tour de France. Un inspecteur médical, l’Italien Dominicio Menilio mandaté par l’Union cycliste internationale (UCI), jouait le rôle d’huissier. Nous étions situés aux abords immédiats de la ligne d’arrivée au moment où Patrick Sercu a remporté au sprint devant Gerben Karstens l’étape St-Malo-Caen. La caravane du contrôle antidopage était placée à vingt mètres du poteau. Nous avons tout de suite prévenu Maurice de Muer, le directeur sportif de l’équipe BIC et du coureur batave, que ce dernier en finissant second, devait dès les opérations protocolaires terminées, se rendre au contrôle ; de Muer avait acquiescé, signifiant qu’il avait bien enregistré notre message. Rappelons qu’à la demande des coureurs et afin d’éviter toute possibilité de substitution d’urine, les concernés doivent se présenter au plus tard trente minutes après leur passage de la ligne. Les quatre autres coureurs : le 1er de l’étape Patrick Sercu, le maillot jaune du jour Eddy Merckx et deux tirés au sort, ont satisfait aux opérations de prélèvement dans les temps impartis. Au bout d’une heure trente après le déboulé victorieux de Sercu, l’inspecteur médical Menilio a dressé un constat de carence à l’encontre de Karstens qui ne s’était toujours pas présenté. Dès sa réception, le président du jury international, André Chadelle, a pris les sanctions inhérentes à ce genre de situations qui s’apparente sur le fond à un contrôle positif : déclassement à la dernière place de l’étape, dix minutes de pénalisation et 1 000 F suisses d’amende.

A ce moment-là, ayant rempli ma mission quotidienne, je me trouvais devant le Hall Sorel où s’était installée la permanence regroupant les services techniques du Tour de France et la presse. Il y avait là Félix Lévitan, Jacques Goddet et Jacques Anquetil, tous les deux en grande discussion sur le dopage et moi-même. Sur ce, Jacques Lohmuller – un ancien pistard assurant la fonction de chef des services sportifs – est venu prévenir Félix Lévitan que Karstens était déclassé pour carence. Le codirecteur du Tour lui rétorque : « Bien fait pour lui, il n’avait qu’à respecter le règlement ». Lohmuller ajoute : « Mais il est à deux secondes du maillot jaune ».

 » et cetera… »Sans lui répondre, Lévitan se précipite vers la permanence où se trouve le jury des commissaires. Dans la soirée, après quelques « pressions appuyées », André Chadelle le président du jury, sort un communiqué « réhabilitant » Karstens : « A la suite du constat de carence dressé contre le coureur Karstens, le jury des commissaires a été saisi d’une réclamation du coureur et de son directeur sportif, exposant les motifs pour lesquels ce coureur s’est présenté en retard au contrôle médical. Après enquête et compte tenu des circonstances particulières (éloignement de l’hôtel, circulation intense en ville… etc…), le jury considère que le prélèvement doit s’effectuer dans les meilleurs délais. »

Ce texte sera lu par Lévitan sur les ondes de radio-Tour au départ de l’étape suivante.

On ne peut être que dubitatif sur la signification réelle du terme « etc. » figurant dans les circonstances atténuantes invoquées par Maurice de Muer, son coureur et le communiqué du jury des commissaires de l’épreuve. Dans le genre langue de bois, difficile de faire mieux. « Eloignement de l’hôtel, circulation intense en ville et… etc… » Rappelons que le local pour le contrôle était placé à… vingt mètres après la ligne d’arrivée. Pour que la morale sportive soit respectée, le jury a décidé que Karstens devait se présenter une nouvelle fois au contrôle à son arrivée de l’étape du lendemain à Dieppe. Au final de l’affaire, le seul à être inquiété sera l’inspecteur UCI. Au mois de décembre 1974, dans Le Monde cycliste, organe officiel d’information de l’UCI, lors de la réunion du comité directeur le 27 novembre, il va être débattu du cas Menilio : « Étant donné la situation qui s’est créée autour de l’infraction de l’inspecteur de l’UCI au Tour de France, on a décidé de poursuivre l’affaire, spécialement au sujet de certaines « pressions » exercées sur lui. (Il a accepté de faire le prélèvement 24 heures après l’arrivée du coureur).

Malheureusement pour la vérité historique Le Monde cycliste ne donnera plus d’informations sur l’épilogue du constat de carence de Karstens.  Pour autant, les tribulations du routier-sprinteur Bic avec le contrôle antidopage et l’auteur de cet ouvrage ne sont pas terminées.

Contrôles antidopage

Date Compétition Substances ou carence Sanction Défense
11.10.1969 Tour de Lombardie Stimulant (substitution d’urine avec celle de son soigneur qui, lui aussi, était ‘’chargé’’) Déclassé ’Je n’ai pris aucun produit interdit, j’en suis sûr’’

L’Équipe, 08 novembre 1969

01.07.1974 Tour de France

4e étape St-Malo – Caen

Carence Non sanctionné

Pression des organisateurs sur l’inspecteur UCI

’A oublié le contrôle’’
29.09.1974 Tours-Versailles Substitution d’urine – Hors course

– 1 mois avec

sursis

– 1 000 FS

Pris sur le fait « la poire dans le cuissard »

 Tours-Versailles : la récidive

Le Néerlandais Karstens, à l’arrivée de la course Tours-Versailles du 29 septembre 1974 qu’il avait remportée au sprint, présenta un flacon d’urine provenant d’une « poire » préparée à l’avance et dissimulée dans son cuissard. Le rapport officiel ayant été divulgué, le médecin mandaté par la Fédération française de cyclisme révèle la substitution d’urine : « Il y a eu constat de tricherie. L’urine qu’a donnée Karstens n’a pu être analysée étant donné que ce n’était pas la sienne. Nous lui avons laissé sa chance en lui proposant de prélever son urine sur-le-champ. Karstens a dit que cela lui était impossible, qu’il allait aux douches et qu’il revenait. A cet instant, le délégué de l’UCI lui a signifié que s’il sortait de la caravane, c’était fini pour lui. Après des hésitations, Karstens a finalement quitté la caravane. Le coureur est revenu dix minutes après avec son directeur sportif, Maurice de Muer, en demandant de satisfaire au contrôle antidopage. Il lui a été répondu que c’était terminé, le constat de carence ayant été établi dès dimanche soir, la disqualification de Karstens ne faisait aucun doute. » 9

Selon certaines indiscrétions, Karstens aurait dissimulé dans un pli de son cuissard une poire en caoutchouc contenant une urine prélevée bien avant la course. Maurice de Muer, directeur sportif de Karstens, n’a pas été étonné de la disqualification du Néerlandais. « Je ne suis pas surpris, je savais dès dimanche que c’était « cuit ». Disons qu’il n’a pas eu de chance. De nombreux coureurs utilisent ce procédé dans se faire prendre. Je n’ai rien à ajouter. Pour moi, Karstens a gagné Tours-Paris. Il aura la prime de 5 000 F (équivalent à 3 700 euros d’aujourd’hui) que je lui avais promise en cas de victoire. C’est le système de contrôle antidopage qui est à revoir. Il est blessant pour un coureur de faire ce contrôle en présence d’un médecin. » 10

Controle médical

Emmitouflé dans un anorak pour affronter l’Everest

Aujourd’hui, trente-huit ans après les faits, nous pouvons témoigner sur ce qui s’est réellement passé dans la caravane du contrôle médical. Karstens, spécialiste des courses d’un jour, remporte sous un chaud soleil, une classique de fin de saison. Comme le règlement l’impose, les trois premiers et deux coureurs tirés au sort doivent se présenter au contrôle antidopage. Cette investigation se déroule habituellement à l’abri des regards indiscrets, dans une caravane réservée à cet effet et située aux abords de la ligne d’arrivée. A mon grand étonnement – nous étions le médecin mandaté pour le prélèvement des liquides biologiques – le Néerlandais lauréat de l’épreuve se présente emmitouflé dans un anorak style vainqueur de l’Everest alors qu’il fait plus de 20°C.

Nous l’invitons à satisfaire à l’opération en le prévenant que seules seront prises en compte les urines provenant réellement de sa vessie. Cette mise en garde était loin d’être superflue dans la mesure où le garçon avait déjà eu dans le passé des difficultés avec le contrôle médical et son accoutrement laissait présager quelques manœuvres sournoises !

Alors qu’en course, devant les caméras de la télévision, il arrosait sans retenue les objectifs braqués sur la scène toujours acrobatique des routiers se livrant, tout en roulant, à l’opération-pipi, là, avec pour seuls témoins le médecin et le contrôleur UCI, il invoque sa pudeur et sa timidité à opérer de visu. Uriner, d’accord, mais en tournant le dos, tel est son credo.

Insistance énergique de notre part, petit ballet autour de lui pour tenter d’y voir quelque chose derrière les pans de son harnachement et le flacon qui se remplit silencieusement, sans le bruit caractéristique du jet frappant les parois du récipient en verre. Bien entendu, manœuvre classique du falsificateur, l’urine s’écoulait de la tubulure d’une petite poire en caoutchouc dissimulée dans les plis de son cuissard. Il fut déclassé et sanctionné lourdement pour fraude caractéristique au contrôle antidopage.

Effets collatéraux

Les contrôles ayant impliqués Gerben Karstens en 1974 à la fois lors du Tour de France et, ensuite à l’arrivée de Tours-Versailles, vont modifier le parcours, dans le milieu cycliste, des principaux protagonistes.

    • André Chadelle, président du jury des commissaires.
    • Après l’épisode de la carence du Batave à l’hippodrome de Caen, le dirigeant de la FFC refera une seule fois le Tour l’année suivante.
  • Jean-Pierre de Mondenard, médecin fédéral des contrôles antidopage

 

    • La sanction tombe comme un couperet le dimanche suivant 6 octobre, lors du Grand Prix des Nations. Arrivé à Angers, où se déroule la course, je reçois la visite impromptue d’Albert Bouvet, le bras droit de Lévitan. Alors qu’habituellement, j’officiais à la fois comme médecin de course et à l’arrivée des épreuves comme médecin-contrôleur, Bouvet m’annonce : « Tu ne seras pas médecin de la course, tu t’occuperas juste du contrôle. » Ils savent pourtant que je suis passionné de vélo, j’ai montré que je suis performant et on me sanctionne ! Je sens que je n’ai pas le soutien total de ma hiérarchie, le Dr Pierre Dumas – le médecin fédéral national – me laisse tomber. Tout le monde s’est détourné de moi parce que je faisais mon travail sérieusement et efficacement. Je réponds à Bouvet : « Si c’est comme ça, je laisse tomber ». La rupture est consommée. Ironie de l’histoire, le président de la Fédération française de cyclisme, Olivier Dussaix, me décore des insignes du mérite cycliste le 30 décembre 1975 ! Mais dans mon esprit, le Tour de France et ses satellites, c’est fini. En tant que médecin des courses organisées par L’Équipe et Le Parisien, j’officie comme médecin de course une dernière fois sur Paris-Roubaix, la mythique classique du Nord, le 11 avril 1976. Avant de tirer définitivement ma révérence.
  • L’équipe Bic.  
  • A la fin de l’année 1974, le Baron Bic arrête son implication dans le cyclisme professionnel. Maurice de Muer trouve un point de chute chez Peugeot et Gerben Karstens chez Gitane-Campagnolo.
  • Piégé par son soigneur
  • Comme nous l’avons dit plus haut, Karstens avait déjà eu dans le passé maille à partir avec les tests d’urine. Cinq ans auparavant, après avoir remporté le Tour de Lombardie, une épreuve italienne de renom, il avait réussi, au moment du contrôle, à transvaser avec son système, dans le flacon officiel, les urines de … son soigneur. A son grand étonnement, il fut déclaré positif. Explication : l’épouse de son serviable compagnon avoua qu’il arrivait à son mari de prendre des produits dopants pour combattre la fatigue des heures de route qu’il accomplissait au volant de sa voiture. Pour la compétition incriminée, il était parti de Belgique, avait traversé de nuit, en voiture, tout le nord-est de la France, la Suisse et, bien sûr, n’avait pas failli à la tradition en « se chargeant » au maximum pour ne pas s’assoupir au volant.
  • L’invétéré tricheur avait été évidemment exclu de la première place.
  • TEXTE PUBLIE en juin 2012 aux éditions Hugo et Cie, figurant dans l’ouvrage « Tour de France : histoires extraordinaires des géants de la route »

1 Maurice de Muer est un ancien coureur professionnel de 1943 à 1951. Il a participé à trois Tours de France (1947, 1948, 1950). A son palmarès, on note une deuxième place à Paris-Nice 1946 et la même année une troisième place à Paris-Tours. Reconverti marchand de cycles dans le Nord, il va parallèlement exercer la fonction de directeur sportif de 1961 à 1982. Dans un ouvrage publié en 1981, nous avions comptabilisé pour la période de 1970 à 1978, vingt-quatre cas positifs concernant des coureurs de ses équipes. Rapporté aux soixante-six cas relevés pour l’ensemble du peloton cela donne 36 pour 100…

2 La Dépêche du Midi, 02 juillet 1974

3 Ibid

4 Ibid

5 La Dépêche du Midi, 03 juillet 1974

6 Le Jury International : André Chadelle (FRA), président, Juan Garayalde (ESP), Yves Le Gall (FRA) – 02 juillet 1974

7 L’Équipe, 02 juillet 1974

8 Ibid

9 France-Soir, 05 octobre 1974

10 Ibid

 

Cancer du testicule versus dopage : y-a-t-il un lien ?

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Récemment, en plein Tour de France, le capitaine de route de l’équipe Tinkoff-Saxo, l’Italien Ivan Basso, abandonne pour se faire opérer d’un cancer au testicule gauche. Immédiatement en émoi la caravane se pose deux questions : la carrière cycliste du transalpin est-elle terminée, voire est-il exposé à un risque vital et le dopage peut-il être incriminé dans la survenue de cette pathologie ? 

Plusieurs sportifs de haut niveau ont été victimes d’un cancer du testicule. Depuis 1984, cinq cas connus chez des coureurs du Tour ont été répertoriés, victimes de ce type de cancer (tous sont en vie). Par ailleurs deux cas ont été diagnostiqués chez des coureurs professionnels n’ayant pas participé au TDF (ils sont toujours en vie). Certains des sept cyclistes touchés par cette pathologie ont continué leur carrière au même niveau de performance, voire mieux.

Cinq cas pour 1 500 coureurs, cela paraît suspect… 

Depuis une quarantaine d’années, observateur attentif du cyclisme de compétition international, je n’ai jamais lu dans aucune revue scientifique ou grand public qu’un seul géant de la route en activité était décédé de ce type de cancer. Dans le peloton des 5 075 coureurs du Tour de France ayant pris le départ depuis 1903 d’au moins une Grande Boucle, je n’ai jamais recensé un cancer du testicule ayant abouti à un décès. Dans les autres spécialités sportives – mis à part le culturisme – les bulletins de santé des compétiteurs en activité n’ont pas fait mention de décès par cancer du testicule. En revanche, des morts de sportifs jeunes par d’autres cancers ne sont pas exceptionnelles.

Aujourd’hui, dans la tranche d’âge de 25 à 35 ans, chez un jeune sportif, le pourcentage de succès thérapeutique approche les 100 %. Dans la population en général, ce cancer touche trois à quatre individus pour 100 000. Chez les cyclistes du Tour de France, entre 1984 et 2015, j’ai comptabilisé un ratio de cinq pour environ mille cinq cent coureurs ayant pris le départ de l’épreuve. A première vue cela paraît franchement hors norme puisque rapporté à la population générale (4 pour 100 000) on atteint en théorie le chiffre astronomique de 330 cas pour 100 000 cyclistes. Mais les cinq cas Tour de France sont un échantillon de tumeurs testiculaires beaucoup trop faible – il en faudrait au moins trente, selon une épidémiologiste de cette pathologie – pour pouvoir procéder à une extrapolation pertinente.

On peut en revanche assurer que non seulement aucun mort n’est à déplorer parmi les sportifs atteints d’un cancer des testicules, mais certains ont même été opérés deux fois. Autrement dit, ces malades ont survécu malgré des métastases, le stade le plus avancé d’un cancer. A l’image du rugbyman gallois Chris Horsman, opéré à deux reprises. Une première fois d’un testicule en 1997 à l’âge de vingt ans. Et un an plus tard de métastases à l’estomac. Pilier international, il sera sélectionné à quatorze reprises entre 2005 et 2007.

Depuis quarante ans, la guérison n’est plus un miracle

On peut se poser la question afin de savoir si le cancer des testicules était plus difficile à soigner à des époques lointaines ?

En théorie, oui. Dans les faits, pas vraiment, puisque nous n’avons comptabilisé aucun décès. Le légendaire Bobby Moore a porté le brassard de capitaine de l’équipe d’Angleterre de football, championne du monde en 1966, deux ans seulement après s’être sorti des griffes d’un cancer des testicules. A une époque où la qualité des soins n’avait rien à voir avec celle mise à la disposition de Lance Armstrong, trois décennies plus tard en 1996 et a fortiori pour Ivan Basso autorisé à reprendre la compétition deux mois et demi après son opération au testicule effectuée en juillet 2015 [NDLA : âgé de 38 ans, et après 17 saisons au plus haut niveau, l’Italien décide de prendre sa retraite cycliste]. Depuis le milieu des années 1970, le traitement bien conduit du cancer du testicule est particulièrement efficace pour guérir de cette pathologie.

Des succès médicaux restés pourtant ignorés des journalistes sportifs parlant, pour Lance Armstrong de « miracle », de « résurrection » et de « survivant », mais également du grand public.

Le cancer d’Ivan Basso est curable dans une proportion proche de 100% des cas et ne peut être comparé à la majorité des autres tumeurs malignes au pronostic vital beaucoup plus aléatoire.

Faire l’amalgame entre les cancers n’est pas un discours médical pertinent. A ce sujet, signalons que les morts de sportifs jeunes par d’autres types de cancers que celui du testicule ne sont pas exceptionnelles.

Le cancer du testicule est un cancer du sujet jeune (moyenne des sept cyclistes professionnels atteints : 28 ans)

Le poids des chiffres

Le testicule a deux fonctions distinctes, la sécrétion de testostérone (hormone mâle) d’une part et la production de spermatozoïdes d’autre part.

1 – 2         Selon la ligue contre le cancer, il ne représente que 1 à 2% des cancers masculins, soit  environ 1 500 nouveaux cas chaque année.

15 – 40     Il touche principalement les hommes blancs âgés de 15 à 40 ans, chez qui il est le cancer le plus fréquent.

100           Le cancer du testicule est le plus souvent curable avec des taux de guérison atteignant  quasiment 100% dans la plupart des cas.

La responsabilité du dopage, comme son absence d’implication, ne sont pas prouvées. A ce jour, le nombre de cas de ce cancer chez le cycliste n’est pas assez conséquent pour en faire une étude épidémiologique sérieuse et concluante.

Contrôle antidopage : un outil de prévention 

Par ailleurs, grâce au contrôle antidopage, les cancers du testicule devraient être diagnostiqués avant les premiers symptômes cliniques. En effet, le marqueur biologique de ce cancer – l’hormone gonadotrophine chorionique (bêta hCG) est très élevé en cas de tumeur testiculaire alors que le taux est quasi nul à l’état normal. En revanche, cette hormone hCG qui fait partie des produits dopants (elle stimule la sécrétion de la testostérone par le testicule) en cas de triche, se retrouve dans les urines. Si un contrôle est positif à l’hCG, le laboratoire doit pousser ses investigations afin de déterminer si ce n’est pas un cancer du testicule.

En 2008, deux scientifiques toulousains Patrick Thonneau et Marie Walschaerts se sont interrogés sur le rôle des perturbateurs endocriniens dans la survenue d’un cancer du testicule. Leur expertise a montré que seuls les antécédents de cryptorchidie chez l’homme (absence de descente d’un testicule dans une bourse), de cryptorchidie dans sa famille, d’hypospadias (malformation de l’urètre), d’hypofécondité, de cancer du testicule et de cancer du sein (chez des parents) sont des facteurs de risque statistiquement significatifs de cancer du testicule. L’étude confirme ainsi les données de la littérature et infirme les hypothèses fondées sur une intoxication environnementale, en particulier professionnelle, de l’homme adulte.

Ces différentes données me paraissent crédibles. En revanche, j’attends toujours de lire une étude scientifique validée par d’autres experts et analysant la relation entre sportifs de haut niveau, consommation d’hormones mâles (testostérone), autres stéroïdes anabolisants et cancer du testicule. Tant que ce genre de travail ne sera pas fait sur une population conséquente et homogène d’athlètes (même spécialité), la réponse sur la relation entre cancer du testicule et dopage sera du même niveau scientifique que de débattre du sexe des anges.

LE CYCLISTE DU TOUR EST-IL UN SURHOMME !

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Dans l’esprit du public et de nombreux plumitifs, le Tour de France étant une épreuve au-dessus des forces et des aptitudes normales d’un homme, elle ne peut être accomplie que par des surhommes sublimés par des aides ergogéniques. En réalité, de nombreux experts de l’effort cycliste et de la Grande Boucle, estiment que ce sont tout simplement des hommes courageux, entraînés et motivés. Sans dopage, les aptitudes d’un cycliste de haut niveau au sommet de sa forme sont compatibles avec les exigences d’un Tour de France de trois semaines.

 Des génies de l’effort

Les supermen de l’endurance musculaire seraient des hommes supérieurement doués, des sortes de génies de l’effort capables de dépasser les limites des facultés physiques humaines.

Si on fait parler les chiffres, on constate qu’avant 1948, les « Tour de France » étaient moins de cinquante pour cent à terminer à Paris alors que, depuis 1999, le pourcentage des coureurs qui touchent au but oscillent entre 70 et 86%.

Peut-on dire que l’époque actuelle engendre de plus en plus de surhommes ? Non, bien sûr. Rappelons les exploits de ces deux coureurs, l’un Français – René Menziès – et l’autre Australien – Ossie Nicholson – qui, en 1937, atteignirent les cent mille kilomètres à vélo en douze mois. Et que dire des nombreux cyclotouristes qui, chaque année, font le Tour de France à bicyclette et ce en moins d’un mois.

En vérité, les cyclistes qui terminent le Tour de France sont des hommes aux qualités physiques au-dessus de la moyenne, supérieurement entraînés (trente mille à quarante mille kilomètres par an) et au mental particulièrement tendu vers l’objectif final.

Sublimés par les millions de spectateurs

La majorité des spécialistes de la Petit Reine ne considèrent pas les champions de la Grande Boucle comme des surhommes mais plutôt comme des sportifs sublimés et poussés à atteindre leurs limites par la renommée de la plus grande épreuve individuelle du monde, par la présence de millions de spectateurs sur le bord des routes et, par ricochet, le spectacle offert attire des médias de plus en plus nombreux.

Au sujet de l’impact des spectateurs sur la performance des géants de la route, Richard Virenque, sept fois lauréat du Grand Prix de la montagne, a bien analysé le phénomène : « J’adore cette foule déchaînée. Grimper un col dans le Tour, c’est formidable. On croise des regards admiratifs, ça rend euphorique. Quand on passe entre les gens, on entend une espèce de bourdonnement. Comme dans un rêve. On fonce, on est comme sur un nuage. Dans ces moments-là, la souffrance n’existe plus. » Tout comme « Richard Cœur de lion », le chouchou des années 2000, Bernard Hinault le quintuple vainqueur du Tour entre 1978 et 1985 partage l’avis de son cadet : « Lorsque je voyais la foule autour de moi scandant, hurlant mon nom ou mon prénom. Je sentais dans le même temps mes forces décupler et la chair de poule m’envahir. J’avais en cet instant une extraordinaire impression de supériorité. La fatigue et la lassitude disparaissaient de même que ce feu qui embrase la poitrine, rend le souffle court, alourdit les jambes. Souvent, cela me poussait à rendre la vie encore plus dure à mes rivaux.»

Des pratiques incomparables

La majorité de ceux qui en font des surhommes comparent leurs propres performances « de cyclistes du dimanche » à celles des « As de la Pédale » qui s’entraînent quasiment quotidiennement sur plusieurs heures. C’est, par exemple, le cas de la chanteuse Véronique Sanson : « Les étapes de montagne du Tour de France sont des épreuves terriblement difficiles. A chaque fois, je me demande ‘’Mais comment vont-ils arriver ?’’. Je serais incapable d’enfourcher un vélo de course. J’ai déjà du mal à changer les vitesses alors je ne vous dis pas quand je dois monter une côte, c’est horrible. »

Henri Desgrange, le créateur du Tour, dès la 3e édition en 1905 avait répondu à la question posée dans le titre de ce billet : « Le courage de l’homme n’a pas de limite et qu’un athlète bien entraîné peut prétendre à d’invraisemblables résultats. »

 

La suspicion légitime écrase la présomption d’innocence

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Le sport de haut niveau et particulièrement le Tour de France n’échappent pas à l’acide du doute.

Les premiers contrôles antidopage sur la Grande Boucle voient le jour en 1966. Bilan des courses : « Les analyses pratiquées après les contrôles effectués sur le Tour de France et le Tour de l’Avenir révèlent que 52 % des professionnels ont utilisé des stimulants et les amateurs 22 % », soulignait le rédacteur en chef de L’Équipe et responsable de la rubrique cyclisme, Jacques Marchand.

Le massacre des innocents continue dans la dernière décennie du siècle. Analysés rétrospectivement, les échantillons urinaires des coureurs de la Grande Boucle 1997 révèlent un taux de positifs aux corticoïdes de 80% lors de la deuxième semaine de course !

67 % des géants positifs à l’ÉPO

 En 1998, les analyses des échantillons prélevés lors du Tour de France, avaient révélé a posteriori – le test de détection de l’ÉPO n’ayant été validé qu’en septembre 2000 – que sur soixante-dix flacons d’urine, quarante étaient positifs à l’hormone phare des années 1990, soit 67%. En fin de compte, depuis la renaissance du Tour après guerre en 1947, la presque totalité des vainqueurs aura trempé dans la marmite de la potion magique. De Jean Robic à Chris Froome en passant par Alberto Contador tous, à des degrés divers et à l’exception incertaine de Greg LeMond, ont été impliqués dans des affaires de dopage. Sous forme d’aveux des lauréats, de témoignages à charge, de contrôles positifs mais aussi d’appartenance à des teams suspects (équipes, staffs…). La sommation des faits démontre l’impossibilité logique de se réfugier derrière le concept de présomption d’innocence, alibi commode brandi par les défenseurs du statu quo. Au nom d’un légalisme prompt à fermer les yeux sur des pratiques dopantes qui constituent la norme, et non l’exception, à toutes les époques. Dès lors, nous sommes légitimement fondés à renverser la charge de la preuve. Et à invoquer la suspicion légitime, s’agissant des géants de la route mais aussi des autres spécialités sportives très médiatisées (athlétisme, football, natation, rugby, etc.)

92 % des ‘’supermanchots’’ étaient prêts à tricher

 Par exemple, dans le sport-roi, une enquête de la Fédération internationale (FIFA) en 2002, a montré que 92 % des footballeurs étaient prêts à tricher pour le gain du match.

Au lendemain de la révélation du dopage d’Armstrong du Tour 1999 dans L’Équipe, Jean-Marie Leblanc répliquait avec une rhétorique toute jésuitique qu’« on ne pouvait s’y attendre même si la personnalité de Lance Armstrong était controversée, sujette à une certaine méfiance à côté de l’admiration qu’il suscitait, concède-t-il. J’oscillais pour ma part entre l’admiration et la prudence à cause des articles, des procès en cours. On peut dire qu’il n’a pas fait sept ans de vélo sur le cours d’un fleuve tranquille… Dès la première année, en 1999, il y a eu suspicion.» «  On ne pouvait s’y attendre… »

Pour toute réponse, Armstrong avant ses aveux en janvier 2013 hurlait au piétinement de la présomption d’innocence, sur fond de complot ourdi par des Français mauvais joueurs. « Le dossier que les Français montaient contre moi s’épaississait. On me voyait en photo sur la couverture, remontant les Champs-Élysées avec un drapeau, en vainqueur du Tour de France. On y avait ajouté en surimpression l’image d’une seringue… Tant pis pour la présomption d’innocence » s’indignait-il dans son deuxième livre autobiographique.

Poursuivi par une quincaillerie ambulante

Feignant d’ignorer l’existence de substances indécelables par les laboratoires, l’Américain use et abuse de l’artifice mille fois resservi du « pas vu pas pris ». « Est-ce que j’ai été pris à un contrôle antidopage ? Non. Est-ce que j’ai déjà été positif à un contrôle à l’ÉPO ? Non. Ce n’est quand même pas de ma faute si le cyclisme est regardé avec suspicion.» Il est vrai qu’au sens juridique du terme Lance Armstrong n’a jamais été contrôlé positif. Pouvait-on encore comme l’affirmait le journal Sport, « accorder à cet athlète le plus contrôlé de la planète, le bénéfice du doute, mieux, la présomption d’innocence.» Car jusqu’en 2012, une multitude de preuves testimoniales et matérielles accablaient le coureur américain.

Entre 1947 et 2014, se sont succédé de Jean Robic à Vincenzo Nibali, trente-sept lauréats de la « casaque d’or ». Mis à part peut-être l’Américain Greg LeMond, triple vainqueur de la Grande Boucle, qui a su passer entre les gouttes de la suspicion, chaque vainqueur a été confronté à des contrôles positifs, des aveux, des témoignages à charge et des relations sulfureuses. En utilisant la métaphore de la casserole, on peut résumer que dans ce peloton de trente-six unités moins ‘’une’’, chacun d’eux en traîne quelques-unes alors que Lance Armstrong était poursuivi par une quincaillerie ambulante.