C’est en 1950, au pied d’un platane, à 29 km des Arènes de Nîmes, que naît la légende de la »cuite » de Zaaf
En réalité, c’est un trio de paramètres qui déclenche l’insolation et la défaillance :

- Chaleur saharienne entre Perpignan et Nîmes.
- Effort énergétique intense : échappée à deux, à partir du 68e km et ce – pour Zaaf – pendant 90 km (15’ 40 d’avance au 162e km).
- Absorption de nombreux comprimés d’amphétamines au départ de la 13e étape (témoignage d’un coéquipier et de Zaaf lui-même).
Le principal responsable de la défaillance de Zaaf ce sont les amphets qui potentialisent l’hyperthermie due à la chaleur présente ce jour-là et à l’intensité de l’effort (90 km d’échappée)
Ces trois facteurs se sont potentialisés pour provoquer une hyperthermie (insolation). Le tout provoquant chute et désorientation.
La présence du vin varie suivant les témoignages et la propre version de Zaaf. S’il a été pris en cours d’étape, il n’a pu que précipiter et intensifier la défaillance. Il faut rappeler que ce genre de coup de moins bien par forte chaleur et prise d’amphétamines, n’était pas rare à l’époque des années 1950-1970.
Par exemple, la veille, le lauréat de la 12e étape St-Gaudens-Perpignan, Maurice Blomme, selon la chronique de But et Club : « va terminer exténué. Il est tombé trois fois au cours des deux derniers kilomètres. La 3e fois à quatre mètres de la ligne d’arrivée où on l’a porté pour qu’il puisse être classé. » [But et Club, 1950, n° 249, 28 juillet, p 11]
Toujours lors de la 12e étape, le 26 juillet, le jeune Luxembourgeois Henri Kellen victime d’un coup de chaleur, abandonne. Un mois plus tard, il décédera à l’hôpital de Ruti des suites d’une insolation en course durant le critérium de Rapperswill (Suisse), il avait 23 ans 4 mois.
D’autres défaillances gravissimes, voire mortelles, vont suivre. En 1952, deux cyclistes amateurs décèdent en course (amphets + chaleur) ; en 1955 dans le Ventoux, Jean Malléjac s’en sort de justesse (toujours amphets + chaleur) ; en 1960, à Rome, un cycliste danois s’écroule victime du dopage et de la chaleur ; en 1967, c’est au tour de Tom Simpson de décéder sur les pentes du Ventoux, là aussi les amphets, la chaleur et l’alcool font partie du cocktail fatal.
POST-IT – Pour être complet sur la surchauffe corporelle boostée par l’association de l’effort sous forte chaleur, il faut rappeler qu’à 40 km/h à vélo, le déplacement d’air lié à la vitesse permet – grâce aux mécanismes de transpiration et de convection – d’empêcher la surchauffe du corps.
L’insolation se voit plus fréquemment chez le coureur à pied d’endurance en raison de son déplacement moins rapide. Sauf si le cycliste, lui, se charge aux amphets ! Ajoutons que pour un Géant de la Route en mauvaise condition physique, sur une ascension longue et pentue, sa vitesse devenant identique à celle d’un coureur à pied, il s’expose à une surchauffe du moteur avec une défaillance plus ou moins sévère à la clé.
Finalement il a fallu beaucoup de temps pour que le monde du vélo comprenne que les amphétamines par forte chaleur, ce n’était pas la bonne méthode pour performer et rester en bonne santé.
Après un premier très court essai sur le Tour de France 1948 (abandon à la première étape), deux ans plus tard, Abd-El-Kader Zaaf dispute la Grande Boucle avec la première équipe nord-africaine et acheva sa carrière en 1955. En 1950, il fut le principal acteur de ce qu’on appelle toujours « l’affaire Zaaf ».

Comme s’il avait pris une biture
Zaaf appartient désormais à l’histoire du cyclisme ou, du moins, à son côté folklorique. Cette année-là, l’Algérien originaire de Chebli dans l’Algérois, le 27 juillet 1950 lors de la 13e étape menant les coureurs de Perpignan à Nîmes, est victime d’une défaillance à une trentaine de kilomètres de l’arrivée de la capitale gardoise. Dans un premier temps, il zigzague, s’arrête, repart en sens inverse pour, finalement, s’écrouler comme une masse dans le fossé.
Les suiveurs de la course, accourus, constatent qu’il empeste l’alcool comme s’il avait pris une « biture » carabinée. De ce fait, va naître la romance de la fausse « cuite du père Zaaf ». Ahmed Kebaili [Miroir du Cyclisme, 1970, n° 125, mars-avril, p 26], son coéquipier de l’équipe nord-africaine, témoin privilégié, inamovible compagnon de chambre et futur président de la Fédération algérienne de cyclisme, raconte : « Zaaf avait toujours un tube de « comprimés» (stimulants à base d’amphétamines) sur lui pour les cas d’extrême urgence. Et son raisonnement était le suivant : plus t’en prends, plus tu marches… Alors il en prit une vingtaine en pensant que, là, il allait réellement « casser la baraque ». Sur la route, un brave paysan lui tendit une bouteille de vin blanc pour le rafraîchir. Abd-El-Kader crut en voyant la couleur, que c’était tout bonnement de l’eau et s’en aspergea la tête. Quand on le releva dans le fossé à moitié mort, bien sûr il puait la vinasse mais ce n’était pas ce que les gens ont cru. Et il a préféré laisser courir la légende parce qu’il avait un sens assez poussé de la publicité. En Bretagne il avait été adopté et le matin quand les Bretons prenaient leur petit blanc à la campagne, eh bien ils ne disaient plus « donnez-moi un blanc » mais « donnez-moi un Zaaf ». Cela suffit largement pour établir une notoriété et asseoir une réputation ! Mais il ne faut pas oublier qu’il était resté quand même douze heures dans le coma et que si on en a rigolé par la suite il faillit quand même bien laisser sa peau dans cette histoire. »

Frais comme un gardon
La réalité du coma d’une demi-journée paraît difficile à croire, surtout lorsque la chronique de l’époque rapporte qu’à l’hôpital de Nîmes, dans la nuit, la fièvre [Ndla : due à l’insolation] tombait rapidement et le pouls redevenait normal. À six heures du matin, Zaaf, frais comme un gardon, sautait le mur et déambulait en tenue de coureur dans les rues de la ville, à la recherche du lieu de départ de l’étape :
– Tu ne peux plus repartir puisque tu n’as pas terminé l’étape hier, lui fit-on observer, tu étais dans la voiture-ambulance pour les 29 derniers kilomètres.
– Qu’à cela ne tienne, répondit-il, ces 29 kilomètres, je vais les couvrir tout de suite, tout seul et je pourrai ensuite prendre le départ. On lui opposa que le règlement du Tour ne pouvait autoriser une telle dérogation. »
Marcel Thémar, manager général du Tour, autre témoin privilégié, confirme le souhait de Zaaf de reprendre la course même avec un handicap de 29 kilomètres (*) : « Oh ! Quelle histoire ! la veille, il avait fallu le conduire à l’hôpital en ambulance, après son abandon. Il était mourant. On lui faisait des piqûres d’huile camphrée et les infirmières se demandaient s’il allait passer la nuit. Entre Perpignan et Nîmes, Zaaf avait été foudroyé par le soleil et par le vin. Apollon et Bacchus… Le lendemain, bien entendu, c’est par lui que je commence mes visites. Qu’est-ce que je vois devant l’hôpital ? Mon Zaaf en maillot gris, l’œil frais, la bicyclette à la main. Il demandait partout le chemin des Arènes pour prendre le départ.
– Mais tu ne peux pas partir Zaaf ! Hier, tu as eu un coup de bambou. Tu es tombé d’un seul coup comme un arbre, à vingt-neuf kilomètres de l’arrivée.
– Ça ne fait rien, monsieur Thémar. Aujourd’hui, ça va, je me sens mieux. Pour les vingt-neuf kilomètres, je suis prêt à les refaire ce matin, avant le départ…
Il a fallu s’expliquer, moitié en arabe, moitié en français. Je lui disais que le règlement, malheureusement, est impitoyable, qu’on ne peut pas s’arrêter comme ça en route et repartir le lendemain, mais que lui, Abd-El-Kader Zaaf, avait montré qu’il était un grand coureur, qu’il avait maintenant l’expérience du Tour, pour une autre fois, et qu’au fond c’était la sagesse, ce règlement qui le clouait à Nîmes.
– Oui ! Oui ! répétait Zaaf convaincu. Inch’Allah ! C’est la sagesse. »
(*) Pierre Macaigne. – Le Tour de France en prise directe. – Paris, éd. de Paris, 1951. – 192 p (p 141)]
Amnésique et baratineur
Avant de solliciter la version de Zaaf lui-même, rappelons que les amphétamines (comprimés consommés par l’Algérien) rendent leur utilisateur amnésique et menteur ; il faut donc savoir en tenir compte lorsqu’un sportif doit apporter sa propre vision des faits.
En 1982, Zaaf était venu à Paris se faire soigner pour une maladie des yeux. A cette occasion, il avait accordé une interview au magazine Vélo (**), dans laquelle il avait une bonne fois pour toutes donné sa vérité (la vérité !) sur son fameux abandon dans l’étape Perpignan-Nîmes du Tour 1950. Écoutons ses explications, recueillies à l’époque par Georges Pagnoud : « Tu vas encore me parler de la fameuse étape Perpignan-Nîmes du Tour de France 1950. Ce qu’on a pu en dire des bêtises à ce propos ! Ça se passait le lendemain de l’abandon des Italiens dans les Pyrénées.
Ce jour-là, avec mon copain Marcel Molinès, nous avons attaqué dès le départ. Et pris jusqu’à 25 minutes d’avance (en réalité 16 minutes). A 20 km de l’arrivée (en réalité à 30 km), un type m’a donné à boire. J’ai accepté parce qu’il faisait aussi chaud que dans le désert. Je ne suis pas un chameau, moi. J’ai commencé à zigzaguer. Puis je suis tombé. Je me suis relevé. J’ai repris ma bicyclette. Encore fait un bout de chemin avant de retomber. La troisième fois, j’étais KO dans le fossé. Je suis quand même reparti, mais en sens contraire. Oh ! Pas longtemps, quelques mètres. Ça n’a pas empêché certains suiveurs de prétendre que j’étais saoul. Évidemment, je sentais un peu le pinard, mais c’était surtout parce qu’on m’avait aspergé le visage avec une bouteille. Oui, je te le demande, tu crois que j’aurais fait 200 km à 42 à l’heure (Ndla : en réalité Molinès a remporté l’étape à la moyenne de 33,6 km/h) si j’avais été saoul ?
Afin d’accréditer la thèse de la fausse cuite, certains chroniqueurs vont même jusqu’à affirmer qu’il n’avait jamais bu d’alcool de sa vie. C’est, par exemple, Abel Michéa – l’envoyé spécial de l’Humanité – qui le raconte à Nounouchette (personnage qu’il a créé en 1947), dans un ouvrage sur le Tour de France (***) : « Et aussi l’histoire officielle de cette fameuse biture. Eh bien moi, mon aimée, je te dis que le père Zaaf, il n’a jamais bu une goutte de vin… C’était en 1950, l’étape Perpignan-Nîmes (…) Si tu avais vu Zaaf tanguer sur la route, la balayer, éviter… un platane avant de s’écrouler dans un fossé, en bordure de vignoble. Et il allait peut-être bien tomber dans les pommes quand un vigneron lui passa sa gourde. Zaaf ne buvait pas de vin mais il s’aspergea le visage, la nuque. A tel point que, quand on s’empressa autour de lui, il puait le pinard. Et tout aussitôt naquit la légende de la biture sensationnelle. »
(**) Vélo, 1982, n° 164, mars, p 39
(***) Histoires drôles et drôles d’histoires du Tour de France. – Paris, éd. 2000, 1970. – 219 p (pp 59-62)
‘’Il roulait sec l’Abd- El-Kader’’

En contradiction avec Michéa, un autre équipier de Zaaf, Marcel Zelasco, présent lui aussi sur le Tour 1950, apporte son témoignage (****) qui tord le cou à la prétendue sobriété du casseur de baraques : « Zaaf, ce sacré flingueur, mais il ne fallait pas oublier qu’il roulait sec l’Abdelkader ! Ce n’est pas par hasard qu’il fit 3e d’un Manche-Océan et obtint une très bonne place aux Nations. C’est vrai que parfois il ne marchait pas très droit et je me souviens, quand j’étais derrière lui et qu’il buvait un coup à son bidon, je recevais des éclaboussures de « Pinard ». Zaaf mettait du « Sidi Brahim » dans ses deux bidons et bourré de sucre en plus ! Il carburait le père Zaaf ! »
Au final, deux thèses s’affrontent. Première version : un spectateur lui a passé une bouteille contenant du vin (blanc) et pour faire bonne mesure, il a été aspergé par du gros rouge pour le ranimer de sa défaillance. Ou alors, l’hypothèse la plus probable, les bidons de Zaaf contenaient déjà du vin comme cela se pratiquait couramment dans le peloton de l’époque et, ainsi, l’effort associé aux amphétamines et à la chaleur, le coup de bambou était inévitable. Un scénario voisin de celui de l’Anglais Tom Simpson en 1967 sur les pentes du Mont Chauve. Mais là, le coup de massue a été fatal au champion du monde 1965.
(****) Coups de Pédales, 1989, n° 15, septembre-octobre, p 9
En fichier joint (PDF) – Morceaux choisis sur la vraie-fausse cuite et le demi-tour du Casseur de Baraque



























































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































