Corticoïdes (suite) – Les infiltrations de corticoïdes dans l’environnement rapproché d’une compétition sportive, ce n’est pas de la thérapeutique mais jouer son va-tout pour la perf.

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Les conséquences peuvent être immédiates (retards de cicatrisation, ruptures spontanées de tendons, infections) ou décalées dans le temps. Au final, elles sont souvent handicapantes.

Infiltrations péri et intra-articulaires : les bavures

1971 –  ATHLÉTISME – Jean Wadoux (FRA), spécialiste des 1 500 et 5 000 m (34 sélections internationales entre 1962 et 1971 : « Le mal empirait par la faute de la cortisone »

 « En France, Jean Wadoux fut l’un des premiers athlètes à évoquer ce danger lorsqu’il se rendit compte il y a quatre ans (1971) que le mal empirait par la faute de la cortisone : « La cortisone possède des vertus anti-inflammatoires qui ne sont pas ignorées dans le domaine de l’athlétisme où il est arrivé fréquemment que l’on soigne les tendinites par une injection au niveau du tendon malade. Or, un médecin américain, le Dr Robert Kerlan, estime que beaucoup d’accidents sérieux se sont produits par la faute de la cortisone. Celle-ci, en apaisant les douleurs, peut donner à l’athlète la sensation que son tendon est guéri. Plus de mal. Reprise d’activité. C’est là que l’accident très grave peut intervenir parfois. » [L’Equipe, 15.05.1975]

 

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Le Français Jean Wadoux, spécialiste des 1500 et 5000 m

 

1976 – EFFET SECONDAIRE – La rupture spontanée

 « II faut se rappeler qu’un nombre d’effets locaux indésirables comme la nécrose du collagène peuvent survenir si l’on injecte fréquemment de la cortisone dans une articulation ou un tendon enflammé. Kennedy et Willis ont démontré dans leur expérience sur des animaux que des doses physiologiques de corticoïdes injectés directement dans un tendon sain peuvent l’affaiblir significativement jusqu’à plus de 14 jours après l’injection. En raison de cette constatation, ils mettent en garde leurs patients recevant des corticoïdes locaux de s’abstenir de toute activité musculaire pendant au moins deux semaines afin d’éviter une rupture spontanée des tendons. » [An. J. sports Med, 1976, 1, p 11]

1978 – MÉDECINE – Le déclin des infiltrations de corticoïdes

« Sur le plan local, les corticoïdes ont aussi des effets néfastes, rançon de leur pouvoir anti-inflammatoire. En particulier les infiltrations des lésions tendineuses représentent un danger réel, non seulement par le risque d’une injection intratendineuse mais aussi par le retard apport, à la prolifération des fibroblastes : les corticoïdes empêchent la cicatrisation des lésions et favorisent ultérieurement la rupture par nécrose tendineuse.  Ce fait, qui a reçu confirmation expérimentale chez l’animal, est particulièrement important au tendon d’Achille, au point que les tendinites achilléennes ne sauraient en aucun cas être traitées par injection locales de corticoïdes. Des faits analogues ont pu être considérés également comme facteurs favorisant des ruptures de la coiffe des muscles rotateurs de l’épaule, lorsque celle-ci est soumise à des infiltrations répétées de corticoïdes. »[Philippe Pointud et Georges Manigand. – Le déclin des infiltrations locales en rhumatologie. – Rev. Prat., 1978, 28, n° 1, p 39]

1980 – CYCLISME – Cyrille Guimard (FRA), cycliste professionnel de 1968 à 1976 puis    directeur sportif : « Au lieu des infiltrations on aurait dû m’obliger à abandonner »

« La grande erreur fut, pendant le Tour 1972, de me faire subir des infiltrations au lieu de m’obliger à abandonner car c’est dans les toutes dernières étapes que j’ai courues que se sont créées, au niveau des tendons, des lésions et des traumatismes irréversibles. » [in « Un vélo dans la tête » (avec Bernard Pascuito). – Paris, éd. Solar, 1980. – 192 p (p 146)]

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1981 – EFFET SECONDAIRE – Dr Don O’Donoghue (USA), médecin du sport :           « L’injection de corticoïdes intraveineuse y interrompt la circulation »

« Les tendons sont peu irrigués. L’injection de corticoïdes y interrompt la circulation sanguine, et les tissus meurent. Rien d’étonnant à ce que le tendon ne se déchire ensuite au premier effort. » [in « La médecine sportive. Prévention – entraînement – alimentation – soins » de Gabe Mirkin .- Montréal (CAN), les Éditions de l’Homme, 1981 .- 322 p (p 296)]

1984 – CYCLISME – Pacho Rodriguez (COL), cycliste professionnel de 1984 à 1988 :             « En vingt kilomètres le toubib lui fera quatre infiltrations »

 Lors de la course par étapes le Dauphiné Libéré, le Colombien Pacho Rodriguez est en conflit avec ses genoux. Le journal L’Équipe témoigne : « Col de Rousset – Traversée de Grenoble, la radio de la course lance le message suivant : Le 101 réclame le médecin. Le 101 c’est Pacho Rodriguez, le maillot jaune. Il commence son calvaire. La veille, en descendant de vélo, il a dit à un confrère colombien : « J’ai mal aux genoux ». Dimanche matin, les articulations n’en peuvent plus. En vingt kilomètres, le toubib lui fera quatre infiltrations.[NDLR : d’anesthésiques]L’homme est à bout. Finalement, juste avant d’attaquer l’horrible côte de la Morte, Rodriguez mettra les pouces. » [L’Équipe, 04.06.1984]

 

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Le cycliste colombien Pacho Rodriguez

 

1985 – EFFET SECONDAIRE – Peuvent entraîner des ruptures tendineuses

« II a été prouvé expérimentalement que les corticoïdes modifiaient le métabolisme et la structure de la fibre de collagène, entraînant une fragilité accrue aux contraintes mécaniques / .. ./  Il faut proscrire des infiltrations locales de corticoïdes qui accélèrent le processus dégénératif et peuvent entraîner des ruptures. »[Pr François Bonnel .- Panorama du Médecin, 16.04.1985]

 1986 – Armée: mort pour une contracture du mollet

 « Denis Merle, élève sous-officier à L’ENSOA de Saint-MaixentS (Deux-Sèvres), avait subi à l’infirmerie de la caserne, une infiltration d’anesthésique et de décontracturant musculaire pour une simple déchirure du mollet. Deux heures plus tard, il était découvert dans le coma. Et c’est plus d’une heure après que l’armée confiait Denis au Samu.

Le lendemain, à quatorze heures, les médecins décidaient de débrancher les appareils de réanimation et constataient le décès (… ). Les causes de cette mort risquent de n’être jamais établies avec certitude. A Saint-Maixent, la vie ordinaire  d’un élève sous-officier, c’est avant tout un entraînement physique de haut niveau, mené tambour battant. Après trois mois d’entraînement et de sélection tout allait bien, si ce n’est une légère douleur dans le mollet, ressentie après des séances physiques difficiles (…). Le lundi 6 janvier, vers neuf heures trente, Denis Merle se rend à l’infirmerie à cause de sa douleur dans le mollet. Là, le médecin capitaine Luciano lui fait une infiltration de Xylocaïne®, un anesthésique local, et de Coltramyl®, un décontracturant musculaire dérivé de la Colchicine, au niveau des vertèbres lombaires et une injection du même type au niveau de la zone douloureuse. Aussitôt après, Denis rejoignit sa chambrée où il s’allongea seul. Vers onze heures trente, ses camarades de promotion le découvrent sur son lit en chien de fusil, il ne peut plus parler, a les yeux révulsés et de l’écume aux lèvres. Transporté à l’infirmerie, on lui fait une injection de calmant en intraveineuse et une autre de Coltramyl®. Peu après, le jeune militaire fait un arrêt cardiaque (…). Evacué par le Samu vers le service de réanimation de l’hôpital de Niort, le premier électroencéphalogramme crache son verdict: désespérément plat. Il ne variera plus. » [Libération, 11 .03.1987]

1987 – EFFET SECONDAIRE – Sensation de flush facial après une injection intra-            articulaire

« Un groupe d’une centaine de patients ont été traités par une injection intra- articulaire de 40 mg d’acétonide de triamcinolone dans le genou. Quarante d’entre eux ont ressenti un flush facial qui a été important chez quinze sujets, en moyenne dix neuf heures après l’injection, sensation qui s’est prolongée trente six heures. Dans ce groupe, cette réaction a été plus fréquente chez les femmes. » [Br. Med. J., 1987,295, p 1380]

1987 –  FOOTBALL – Diego Maradona (ARG) : augmentent le tour de taille

 « J’en ai marre de tous ces gens qui me manquent de respect. » Diego Maradona est passé, en quelques mois, de 73,5 kg à 78,5 kg et fait de  plus en plus « petit gros ».« C’est surtout à cause de tous les corticoïdes que j’ai pris pour soigner ma cheville et calmer la douleur » affirme t-il. L’Argentin de Naples se rendra dès cette semaine à la villa Eden de Merano, près de la frontière autrichienne (au nord de l’Italie) pour suivre une cure d’amaigrissement.[Le Sport, 14.10.1987]

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1988 – ATHLÉTISME – 11 infiltrations par le staff médical de l’équipe de France…

 « De nombreux exemples confirment que la pratique des infiltrations est régulièrement vouée à l’échec. Ainsi, ce hurdler français victime de problèmes aux adducteurs ayant subi ONZE infiltrations par le staff médical tricolore et qui doit stopper en demi-finale olympique en 1988. Il doit attendre plusieurs mois avant de fouler à nouveau les pistes. » [Dr Jean-Pierre de Mondenard (FRA), médecin du sport depuis 1973 in « Dopage : l’imposture des performances. – Paris, éd. Chiron, 2000. – 287 p (p 196)]

 1989 – EFFET SECONDAIRE – Jamais sur un genou arthrosique sec

« Elles sont utilisées dans les tendinites (celles de la patte d’oie est la plus courante) et dans la pathologie articulaire si, et seulement s’il existe un épanchement articulaire. Un genou arthrosique sec ne doit pas être infiltré. Les douleurs proviennent alors sans doute de l’usure des cartilages et pas d’une réaction inflammatoire synoviale. Il ne faut pas oublier que les cortisoniques intra-articulaires tuent les chrondroblastes et les chondrocytes et peuvent ainsi participer à la détérioration du genou. » [Symptômes, n° 47, 07.09.1989, sup. au n° 4359 du Quotidien du Médecin]

1990 – FOOTBALL – Guy Roux (FRA), entraîneur de l’AJ Auxerre de 1961 à 2005 : « Ça ne pardonne pas »

 « Ce dernier confirmait en 1990 que la pratique des infiltrations était un leurre : « Philippe Vercruysse, Abedi Pelé, Dragan Stojkovic, ont payé les piqûres qui leur ont été faites pour pouvoir jouer en Coupe d’Europe. Ça ne pardonne pas. » [in « Dopage : l’imposture des performances. – Paris, éd. Chiron, 2000. – 287 p (p 196)]

2000 – FOOTBALL – Ronaldo (BRE) : un ratage célèbre

Commentaire du Dr Jean-Pierre de Mondenard, médecin du sport français depuis 1973 : « Autre ratage célèbre : le 12 juillet 1998, en passant à travers sa finale contre la France, l’attaquant brésilien Ronaldo, apparaît comme une énième victime des infiltrations. Souffrant des genoux depuis le début du mondial, le corps médical de la Selesao, lui faisait régulièrement des infiltrations pour pouvoir jouer malgré son handicap. On a vu le résultat les deux années suivantes. Peu de matches joués et surtout rupture partielle du tendon rotulien droit, une première fois en novembre 1999, et rupture totale quelques mois plus tard en avril 2000, blessure exceptionnelle chez un footballeur. Dans le cas de Ronaldo, ses genoux refusaient de jouer mais son entourage le voulait sur le terrain. Alors, on injecte et peu importe l’avenir immédiat ou à long terme des articulations et des tendons rétifs. » [Dr Jean-Pierre de Mondenard. – Dopage : l’imposture des performances. – Paris, éd. Chiron, 2000. – 287 p (p 196)]

 2012 – GYMNASTIQUE – Laurent Guezelec (FRA), entraîneur national des gymnastes     hommes : « On sait que ce n’est pas bon pour les tendons »

« Danny Rodriguez souffre d’une fissure du biceps brachial depuis deux ans (il avait été opéré en janvier 2010), on savait que ça pouvait arriver, admet le coach. Soit on réparait l’épaule et il n’allait pas aux Jeux, soit on la soignait avec des infiltrations dont on sait que ce n’est pas bon pour les tendons. C’était un pari que le gymnaste et l’encadrement avaient accepté en conscience. » (épilogue : rupture du tendon du biceps et forfait pour les Jeux olympiques de Londres) [L’Équipe, 28.06.2012]

2015 – FOOTBALL – Clément Grenier (FRA), professionnel depuis 2008 : un staphylocoque en prime

« En fait, la vraie problématique reste ce staphylocoque (bactérie contractée lors d’une infiltration effectuée il y a un an) qui me gêne encore. Un muscle, un os, on arrive à trouver des solutions pour le guérir : là, non. » [L’Equipe, 06.03.2015]

 

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Le footballeur français Clément Grenier

 

 

 

 

 

 

 

Punchline Dr de Mondenard

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N° 56

 

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Des infiltrations à répétition

 

A l’attention de toutes les fédérations où l’on autorise les infiltrations pour permettre à un compétiteur de participer à une épreuve alors qu’il est blessé (basketball, football, gymnastique, rugby, tennis, etc.), nous vous signalons le cas autant éclairant qu’exemplaire du joueur argentin Gabriel Batistuta – une star du foot des années 1991-2003 (78 sélections, 54 buts), surnommé Batigoldétruit par les infiltrations. C’est sa fiche Wikipédia qui dresse son bulletin de (mauvaise) santé suite aux fameuses piqûres pratiquées par des médecins de la performance, adeptes du ‘’serment d’hypocrite’’

 

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Le footballeur argentin Gabriel Batistuta

 

« L’Argentin Gabriel Batistuta, celui qui a été élu joueur du siècle de la Fiorentina avait régulièrement joué dans les années 1990 sous infiltration. Aujourd’hui, ses tendons seraient littéralement en compote, selon le témoignage de son ami journaliste Luca Calamia recueilli par le quotidien italien Il Corriere della Sera. « Il ne peut pas rester debout pendant plus d’une demi-heure. Toutes les infiltrations qu’il a subies (durant sa carrière, ndlr) ont complètement déchiré ses tendons ». Opéré du genou il y a un an et demi, Gabriel Batistuta, dont une statue a été érigée en son honneur devant le stade de la Fiorentina, ne peut plus pratiquer de sport en contact avec le sol. »

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Une infiltration de glucocorticostéroïdes dans l’environnement immédiat d’une compétition sportive (match de rugby, foot, athlétisme, course cycliste…) sans repos associé n’est pas une thérapeutique mais une médicalisation de la performance. Dans ce cas, les risques sanitaires sont nettement majorés. Depuis 2011, deux fédérations internationales (celles de l’aviron et du cyclisme) privilégient la santé des concurrents en interdisant les injections quelles qu’elles soient  en période de compétition (infiltrations comprises).

 

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Exit les  »fléchettes » en compétition

 

 

Les corticoïdes injectés localement pour une compétition, sont en liste jaune depuis 2015

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L’Agence mondiale antidopage (AMA), depuis sa main mise sur la liste rouge en 2004, a instauré dans le même temps une liste jaune dans une rubrique intitulée : Programme de surveillance que l’instance mondiale légitime ainsi : « Le Code mondial antidopage (4.5) spécifie que « l’AMA, en consultation avec les autres signataires et les gouvernements, établira un programme de surveillance portant sur d’autres substances ne figurant pas dans la Liste des interdictions, mais qu’elle souhaite néanmoins suivre pour pouvoir en déterminer les indices de mésusage dans le sport. »

 

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Des injections sur la sellette

 

Ainsi, chaque année, sont incluses dans la liste de surveillance différentes substances. Depuis 2012, sont en ligne de mire, les glucocorticoïdes mais seulement hors compétition (toutes voies d’administrations, infiltrations comprises). En revanche, depuis 2015, en compétition, l’ensemble des voies locales – périarticulaires et articulaires comprises (connues sous le nom d’infiltrations) – sont dans l’œil du viseur.

Tous ces ajouts dans le programme de surveillance démontrent bien que l’AMA n’est pas insensible à la dérive galopante des infiltrations.

Rappelons le fameux meldonium, médicament russe destiné aux cardiaques et consommé dans un but de performance par les athlètes, avait figuré en 2015 en et hors compétition sur le fameux Programme de Surveillance pour être officiellement inscrit en liste rouge au 1er janvier 2016. Dans les mois suivants, un nombre conséquent de sportifs russes ont été épinglés par la patrouille dont la championne de tennis Maria Sharapova.

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Punchline Dr de Mondenard

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N° 48

Y-a-t-il une différence entre prendre des amphétamines afin de stimuler le corps fatigué à aller plus loin et la méthode des infiltrations ? Aucune ! Dans les deux situations, on pousse l’organisme au-delà de ses aptitudes, qu’elles soient physiologiques ou mécaniques, on l’expose ainsi à des risques aggravés.

RUGBY – L’éthique médicale bafouée, piétinée, plaquée depuis des lustres

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Dans la série « Le Grand Témoin », L’Equipe revisite chaque jeudi un évènement passé avec l’un des acteurs de l’époque. Le 12 mai, le quotidien sportif revient sur la finale du championnat de France 1990 remportée par le Racing contre Agen (22-12 AP), la dernière finale du club ciel et blanc avant celle contre les Saracens. Philippe Guillard, l’ailier du Racing, raconte comment il a pu jouer le 26 mai 1990 avec une luxation des péroniers (cheville) anesthésiée par injection.

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Les 4 jours précédant la finale, je marche avec des béquilles 

Revenons aux faits. Le mardi précédant la finale lors de l’entraînement, La Guille (son surnom) rappelle : « Je m’étais écroulé d’un coup, lors de l’échauffement, sans que personne ne me touche. ‘’Oh non ! Pas ça’’ La gaine du long péronier, le tendon qui passe sous la malléole et qui te permet de faire les appuis, les extensions, avait lâché. En clair, je ne pouvais plus marcher. Le tendon se baladait au-dessous du pied. Dans les vestiaires, je me mets à chialer (…) A partir du mercredi où on est partis préparer le match à la Voisine, le centre d’entraînement du Quinze de France, j’ai passé trois jours de calvaire au bord du terrain, avec mes béquilles. On me faisait des séances d’acupuncture, des massages pour enlever l’inflammation. Le soir, je ne dormais pas. Je cauchemardais toute la nuit : je vais rater la finale… »

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Philippe Guillard

Me faire piquer au dernier moment 

Le feu vert pour être sur le terrain en tenue de joueur sera effectué le samedi matin de la finale. Pizzaïolo, son autre surnom, raconte la scène : « On m’avait fait une piqûre d’antidouleur pour tenir une demi-heure. Je ne sentais plus ma jambe. J’ai dû me tester sous les chandelles, sur les contre-pieds, les appuis. Le président du club, Jean-Pierre Labro, était là avec Robert Paparemborde et Christian Lanta, notre entraîneur. Au bout d’un moment, Robert me dit : ‘’C’est bon La Guille, tu joues ce soir’’. Mais Lanta lui en voulait plus : ‘’Je te mets deux plots et tu fais quinze allers-retours en prenant appui sur le pied où tu as mal. Si tu sors de là, tu joues’’. Je pensais que ça n’allait pas tenir, mais je l’ai fait à fond, j’étais comme sous anesthésie. » Ensuite, c’est le transfert au Parc des Princes. Guillard se souvient parfaitement de ces instants : « Je suis descendu du bus avec mes béquilles. Un journaliste de Sud-Ouest me lance : ‘’Tu ne joues pas finalement ?’’ Je lui réponds : ‘’Qu’est ce qui te fais dire ça ?’’ Mon but, c’était de me faire piquer au dernier moment et je suis resté dans les vestiaires jusqu’au bout. Pas d’échauffement, pas de traditionnelle photo d’avant-match, d’ailleurs, je ne suis pas dessus. »

Dominique Issartel, la journaliste intervieweuse, pose une dernière question à Guillard dont la réponse est à la hauteur de l’ignorance abyssale du corps des sportifs de compétition.  Que vous reste-t-il de cette expérience vingt-six après ? « Un seul joueur aurait dit : on ne peut pas prendre La Guille, on a envie d’être champions et il nous met en danger, je n’aurais pas disputé cette finale. Mais ce mec, il n’existait pas dans ce groupe, il n’existait pas dans le rugby de cette époque où on jouait des années ensemble. Pourtant, que les mecs m’aient laissé jouer avec cette blessure – ce n’était pas une côte cassée ou un coup à l’épaule – alors que je n’étais pas un joueur utile, je n’en reviens toujours pas. Il y aurait eu un autre mec à ma place, ils étaient champions pareil. Alors, d’avoir pris le risque, je leur dis merci. »

Contraire à l’éthique médicale

 De tout temps et aujourd’hui plus que jamais, le mépris du corps fait partie intégrante du comportement des sportifs face à la douleur. Tout le monde comprend que consommer des amphétamines quand on a un coup de mou, c’est du dopage alors qu’à l’inverse se piqouzer pour jouer un match malgré une blessure, ça n’a rien à voir avec un coup de pouce artificiel, ce n’est que de la médecine ! Belle subtilité de langage !

En réalité, de jouer blessé grâce à une piqûre anesthésiante est aux antipodes de l’éthique médicale. On peut remonter dans le temps, on trouvera des cas similaires en pagaille. Depuis la finale Racing-Agen en 1990, l’état d’esprit des combattants des pelouses n’a pas changé. En milieu hippique, il y a des vétérinaires indépendants qui examinent les chevaux avant les courses. Tout quadrupède blessé ou malade est interdit de départ. Pourquoi dans un but de préserver leur santé, on règlemente leur présence sur les champs de course alors que dans les enceintes sportives humaines les instances, les dirigeants, les staffs médico-sportifs ferment les yeux ? Au final, pour assister aux prémices d’un véritable changement de comportement, il est clair qu’il n’y a pas grand-chose à attendre du milieu du rugby puisque cela perdure depuis plus d’un siècle.

DOCUMENT –  Joueurs blessés : le mépris du corps (quelques cas exemplaires)

1965 – Jean-Baptiste  Amestoy (FRA) : quatre piqûres anesthésiantes avant et pendant le match 

Rugbyman international en 1964 au poste de pilier, le Basque originaire d’Ustaritz se plie aux exigences du sportif de compétition qui doit jouer coûte que coûte. Un écho paru dans Le Miroir des Sports confirme cette pratique contraire à l’éthique médicale : « Bel acte de courage à l’actif de Jean-Baptiste Amestoy, le pilier du stade Montois : il a joué dimanche 1er novembre contre Lourdes avec une tendinite très prononcée. Il dut subir quatre piqûres anesthésiantes qui lui furent faites, avant et pendant le match. » [Le Miroir des Sports, 1965, n° 1104, 4 novembre, p 39]

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Jean-Baptiste Amestoy

 1978 – Pascal Ondarts (FRA) : « Orbite fracturée, mais je n’avais pas quitté le terrain »

« Mon premier derby entre le BO et l’AB c’était en 1978, j’avais perdu à Biarritz contre Bayonne. C’était chaud. J’avais eu l’orbite fracturée au bout de cinq minutes de jeu. Francis Haget (deuxième ligne du BO, 40 sélections de 1974 à 1987) poussait derrière moi. Il avait loupé le pilier en face et j’avais chargé. Orbite fracturée mais je n’avais quitté le terrain ! Ça c’était le derby. Ce n’est pas parce qu’on avait l’épaule pétée ou l’arcade arrachée qu’on sortait, on était là pour défier le mec en face. Et puis, un derby, si tu ne le finissais pas avec un marron, le match d’après, il n’y avait personne au stade ! C’était la moindre des choses, il fallait bien prouver qu’on avait envie de jouer (il rigole). »

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Pascal Ondarts, international (42 sélection) [L’Equipe, 25.05.2015]

 2005 – Raphaël Poulain (FRA) – Jouer malgré une blessure

« L’échauffement d’avant match est bientôt terminé. Je­ pique une dernière accélération le long de la ligne d’en-­but : « Clac ». Le bruit me résonne du mollet jusqu’aux tempes. La déchirure est brutale. Le muscle est fissuré, ce n’est pas une simple contracture. Tout craque. Je rejoins les copains dans le vestiaire, sans rien laisser paraître. J’avale un cri de douleur au moment de serrer les lacets de mes crampons. Je prends ma place, à l’aile, face a une meute de Corréziens bien  décidés à défendre leur terre contre les parigots. La déchirure s’accentue à chaque course. A la vingtième minute, idéalement place, en surnombre, je reçois une passe parfaite de Jérôme Fillol. Je n’ai que cinq mètres à courir vers le poteau de coin pour marquer l’essai. Mais je ne peux courir que tout droit. Je fonce dans un défenseur briviste, perd le ballon et gâche l’action. Sur le banc de touche, l’entraîneur a de la foudre dans les yeux et un masque grimaçant. » Raphaël Poulain (FRA) [in « Quand j’étais superman ». – Paris, éd. Robert Laffont, 2011. – 248 p  (p 106)

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Raphaël Poulain

2015 – Jacques Burger (Namibie) – « Chaque partie de mon corps me fait mal »

Témoignage du capitaine de l’équipe de Namibie lors de la Coupe du monde 2015 : « Souvent, après un match, je me réveille en plein milieu de la nuit et je crie : aie ! Je ne peux plus sortir de mon lit. Chaque partie de mon corps me fait mal comme si je venais d’avoir un accident de voiture. Le rugby est un sport de brutes mais je n’en changerais pour rien au monde. » [L’Equipe, 25.09.2015]

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