Dopage – Pour l’athlétisme, le tennis, le football, c’est documenté mais l’alpinisme de haute altitude échappe-t-il aux médocs de la perf ?

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Peu probable si l’on en croit les différents ouvrages des pionniers des 14 ‘’huit mille mètres’’ où l’on découvre que les différents produits qui vont intégrer la liste des substances illicites lors des premières réglementations antidopage au milieu des années 1960, sont déjà présentes en 1950 en nombre dans les pharmacies itinérantes des expéditions pour la marche d’approche, les camps d’altitude et l’assaut final.

Idée reçue véhiculée par le milieu de l’alpinisme : ‘’aucune substance ne booste l’aptitude des grimpeurs !’’

Affiche colorée sur l'alpinisme, avec un panneau STOP et des livres sur l'Annapurna, la conquête de l'Everest et d'autres thèmes liés à l'alpinisme, le tout sur fond artistique.

Comme pour toutes les spécialités sportives, le milieu de la montagne (officiels, médecins, grimpeurs) va nier la présence du dopage dans leurs rangs avec de pseudo-arguments angéliques, minimalistes ou tout simplement bidons.

Par exemple, le médecin français Jean-Pierre Herry, un temps médecin fédéral FFME ose affirmer en 1989 : « A l’heure actuelle, aucune substance dopante connue ne peut améliorer le comportement du grimpeur en période d’entraînement ou de compétition. » [Tonus, 12.12.1988, p 8]

Visiblement, ce médecin qui se dit aussi spécialiste du trail et des raids d’altitude, a zappé les cours sur le dopage ! Rappelons que le fléau numéro un du sport de compétition améliore le rendement physique du corps et, par-là même, permet d’être plus efficace dans la pente, la durée de l’effort et la gestuelle. C’est bien connu, plus le corps est fort, plus il obéit, plus il est faible, plus il commande. Et le dopage est efficace pour construire un corps  plus énergique se pratique sous forme de cure préalable aux courses en montagne, notamment à base de stéroïdes anabolisants  – triple action bénéfique à la fois sur le rendement musculaire, le transport d’O2 par les globules rouges et le mental –  pendant plusieurs semaines en amont de la compétition ou du sommet convoité.

Idée reçue : par d’argent, pas de dopage !

Autre argument spécieux : « Les enjeux financiers restent modestes », sous-entendu la victoire pour la seule gloire n’est pas attractive, le dopage ayant un coût plus ou moins élevé cela freine les tentatives d’avoir recours au coup de pouce artificiel.

C’est Sylvain Jouty, écrivain et ancien rédacteur en chef d’Alpinisme et Randonnée qui nous propose la tirade suivante : « Aujourd’hui, ce sont les formes les plus sportives et les plus intenses (escalade ou ski- alpinisme de compétition) qui sont les plus sujettes au dopage. Heureusement, elles demeurent marginales et les enjeux, notamment financiers, restent modestes. » [in« Montagne. Les grandes premières». – Paris, éd. Sélection Reader’s Digest, 2000. – 207 p (p 149)]

Or, on trouve des cas positifs dans les épreuves de masse (marathon, cyclotourisme…) où il n’y a pas un fifrelin à gagner. Autre cas en haltérophilie où pratiquement tous les concurrents sont dopés et leur seule récompense c’est une poignée de main de félicitation d’un dirigeant également ancien haltérophile.

L’étude de Georg Röggla et de son équipe confirme en 1993 la présence des amphets chez les alpinistes amateurs

A titre d’exemple, signalons que dans l’alpinisme d’été où il n’y a pas d’argent, pas de spectateurs et où la compétition se fait surtout par rapport à soi-même, on a pu comptabiliser 7,1% de dopés aux amphétamines parmi les grimpeurs « anonymes » (non-sponsorisés) dépassant 3 300 m d’altitude. Ce chiffre est tiré de l’étude dirigée par le scientifique autrichien Georg Röggla et son équipe qui a analysé la fréquence de la consommation d’amphétamines chez l’alpiniste de loisir en moyenne altitude (1). Au sein des substances facilitant les ascensions, seules les amphétamines ont été testées. En 1993, au moment de l’étude, on ne détectait pas encore les corticoïdes (1999) et l’érythropoïétine (2000), autres substances prisées des grimpeurs. D’autre part, depuis les années 1950, les amphétamines jouissent dans le milieu de l’alpinisme d’une bonne réputation de produit performant pour lutter contre la fatigue et le froid. Selon Karl Herrligkoffer, le médecin allemand patron de l’expédition victorieuse au Nanga Parbat (8 125 m) en juillet 1953, l’amphétamine qu’il a étudié en haute altitude, stimule le cœur et la circulation sanguine, augmente la ventilation des poumons et pallie le manque d’oxygène. Rappelons que les quatorze plus hauts sommets de la planète, les seuls à dépasser la barre mythique des 8 000 mètres, ont tous été conquis grâce à l’apport des amphétamines.

En ce qui concerne le travail de Röggla et de son équipe, 253 prélèvements d’urine ont été effectués sur des alpinistes masculins présents sur les pentes d’une montagne autrichienne  culminant à 3 797 m (le pic Grossglockner). 7,1% des sujets grimpant au-dessus de 3 300 mètres et ayant réussi l’ascension étaient positifs. Parmi ceux qui s’arrêtaient entre 2 500 et 3 300 m, 2,7% avaient des traces urinaires d’amphétamines. Chez les alpinistes qui n’allaient pas plus haut que 2 500 m, aucun échantillon positif n’a été détecté. Précisons qu’au sommet, il n’y avait pas les caméras de TF1 pour réaliser un direct dans un journal d’information tel que le 13 h ou le 20 h, de même pas de spectateurs pour applaudir, pas d’argent, pas de podium, pas de journalistes ni photographes, pas de légion d’honneur remise par le président de la République… En réalité, les alpinistes ayant foulé le sommet pouvaient, le lendemain devant leurs collègues de travail ou leurs amis, se valoriser en commentant fièrement qu’ils avaient explosé leur meilleur temps de l’ascension ou qu’ils avaient battu d’autres grimpeurs.

Les auteurs de l’enquête concluent que pour réaliser une ascension plus rapide, les consommateurs de produits pharmaceutiques ne sont pas rares dans l’alpinisme de loisir. Au total, s’il est certain que l’ensemble des sportifs, quel que soit leur niveau, sont exposés au dopage, on peut affirmer aujourd’hui que plusieurs facteurs vont potentialiser la tentation d’y avoir recours : la médiatisation – de la simple citation de son nom ou de la publication de sa photo imprimés dans la « feuille de chou » locale jusqu’au passage sur les écrans des chaînes de télévisions régionales ou nationales -, les retombées financières peu attractives au début, les reconnaissances officielles (légion d’honneur etc.). Plus on grimpe dans la hiérarchie du haut niveau, plus on est confronté à ces boosters de la dope.

Graphique illustrant la prévalence de la prise d'amphétamines chez les alpinistes amateurs en fonction de l'altitude, selon l'étude de Georg Röggla en 1993. Les données sont présentées en trois catégories d'altitude : moins de 2500 m, entre 2500 et 3300 m, et plus de 3300 m.

(1) Georg Röggla et al., Dopage aux amphétamines chez les alpinistes de loisir en altitude moyenne (en allemand), Schweiz Sportmed, 1993, 3, pp 103-105

Compétition : la cause n° 1 du dopage

Autre argument tout aussi bidon prononcé par le Dr Jean-Paul Richalet, physiologiste et médecin du sport spécialité dans les activités de montagne expliquant benoîtement : « Je crois que le dopage existe là où il y a compétition, ce qui n’est pas le cas de l’alpinisme. » [Libération, 23.01.1997]

Ajoutons que de tout temps, l’esprit de compétition a fait partie intégrante des courses en haute montagne. Le journaliste Paul Herr, du mensuel Sport Sélection, en témoigne dès les années 1950 : « Si l’alpinisme ne permet pas l’homologation de records ni la désignation de champions, l’esprit de compétition existe néanmoins dans ce sport si particulier » [Sport Sélection, 1954, n° 27, juillet, p 135].

De même, deux ans plus tôt, Jean-François Tourtet, journaliste et grimpeur amateur, avait fait un constat identique : « Aujourd’hui, la montagne est morte. Du monde de nos rêves, on a fait un ‘’alpinodrome’’, un gymnase de glace et de rocher, aux agrès catalogués et munis de pitons. La compétition s’est installée en maîtresse. » [in « Les alpinistes de demain grimperont au chronomètre. – Sport-Digest, 1952, n° 41, avril, p 62]

Afin de tempérer la suspicion du dopage en alpinisme, le Dr Jean-Paul Richalet, après avoir écarté sans argument pertinent, l’absence de dopage parce qu’il n’y aurait pas ‘’compétition’’ chez les grimpeurs de sommets, ajoute : « Pour les alpinistes, des médicaments, pas des dopants » en distinguant trois ‘’remèdes’’ efficaces contre les effets de l’altitude : le Diamox® – un diurétique -, l’aspirine et les glucocorticoïdes. Signalons à ce pseudo-spécialiste du dopage que le Diamox® et les glucocorticoïdes sont listés comme produits dopants dans le Code mondial antidopage  depuis les années 1980.

Le Dr Richalet ajoute à propos de ces trois produits : « Ce n’est pas du dopage et cela n’a pas d’effet direct sur la performance musculaire. » C’est bien sûr faux et cela a bien été prouvé en milieu hippique dans les années 1980. Il a été démontré sur les chevaux que parmi les trois seules substances améliorant la performance chronométrique des quadrupèdes figuraient les glucocorticoïdes.

Autre expérience en 1997 sur les coureurs du Tour de France. En 3e semaine de course, 70% du peloton carburait aux glucocorticoïdes. D’ailleurs, quand Jean-Paul Richalet nous dit : « Pour les alpinistes, des médicaments, pas des dopants », les cyclistes face à la suspicion du dopage répondent : « On ne se dope pas, on se soigne ! »

De 1950 à 1964, les 14 ‘’8 000’’ étaient en compétition entre la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Autriche, la Suisse, les Etats-Unis, le Japon et l’Allemagne…

En réalité, en montagne, l’esprit de compétition est omniprésent pour atteindre le sommet, établir une première, vaincre une voie réputée hors limite, battre d’autres équipes de grimpeurs, faire tomber le record d’une ascension emblématique.

À cette époque, la lutte faisait d’ailleurs rage entre la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche, les Etats-Unis, le Japon et la Suisse pour être la première nation à inscrire un 8 000 m à son palmarès. La France avait créé un Comité de l’Himalaya, qui avait sélectionné en 1950 une équipe avec pour capitaine Maurice Herzog et pour mission celle de vaincre un 8 000 m. De même, la Grande-Bretagne, en vue de  de la conquête du Toit du monde, avait créé dès 1921 le Comité de l’Everest britannique. Il faut rappeler que les amphétamines, le dopant n° 1 des sportifs des années 1950-1970, étaient omniprésentes dans les expéditions des 14 ‘’huit mille’’ plus hauts sommets de la planète. Avant d’aborder la bataille de ces sommets, il faut revenir aux années 1940 et la découverte des amphets.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les amphétamines ont été utilisées massivement par tous les belligérants pour améliorer la performance des soldats, principalement pour compenser la privation de sommeil et améliorer la vigilance : le Pervitin® par l’Allemagne ; la Dexédrine® par les États-Unis ; la Benzédrine® et la Méthédrine® par la Grande-Bretagne ; la Simpamina® par l’Italie ; le Philopon® par le Japon. Lors de la bataille d’Angleterre,

72 000 comprimés ont été distribués aux pilotes britanniques pour repousser les attaques de l’aviation allemande, au point que les journaux anglais ont pu titrer : « La Méthédrine® a gagné la bataille de Londres». À partir des années 1950, ces produits arrivent dans le sport et dans les expéditions en haute montagne. Pendant quinze ans, de 1950 à 1964, les quatorze plus hauts sommets de la planète, dépassant tous la barrière mythique des 8 000 m, ont été vaincus par des grimpeurs sublimés aux amphétamines. Les Français Maurice Herzog et Louis Lachenal sont les premiers à gravir une telle altitude, en parvenant à la cime de l’Annapurna (8 091 m) le 3 juin 1950 en absorbant du Maxiton®.

Photo d'une expédition française à l'Annapurna en 1950, montrant des alpinistes au Camp 2 à 5 900 mètres.

L’Everest (8 849 m) est conquis par Edmund Hillary (Nouvelle-Zélande) et Norgay Tenzing (Népal) le 29 mai 1953 avec l’aide de la Benzédrine®. Les Allemands parviennent au sommet du Nanga Parbat (8 125 m) grâce à l’exploit de l’Autrichien Hermann Buhl qui atteint seul la cime le 3 juillet 1953 en ayant recours au Pervitin®.

Les Italiens Achille Compagnoni et Lino Lacedelli s’adjugent le K2 (8 611 m) le 31 juillet 1954 en prenant de la Simpamina®. À l’époque, ces différents types d’amphétamines sont considérées comme des produits de soutien en vue de la marche d’approche et de l’assaut final. Dès 1987, dans Le Point mais surtout dans un ouvrage intitulé Drogues et dopages, j’avais consacré un chapitre entier à la consommation des stimulants dans l’alpinisme de haut niveau.

CHRONOLOGIE des amines de l’éveil dans les sports de compétition : alpinisme, 24 Heures du Mans, Tour de France

  • Pendant le deuxième conflit mondial, elles seront omniprésentes chez les combattants américains (Benzédrine®), britanniques (Méthédrine®), allemands (Pervitin®), italiens (Simpamina®), japonais (Philopon®).
  • Dès la signature de l’armistice, le 08 mai 1945, elles pénétreront à grande échelle les universités et les stades français mais pas que.
  • De 1950 à 1964, elles vaincront dans la chaîne de l’Himalaya les quatorze 8 000 m plus hauts sommets de la planète (témoignages des comptes rendus d’expéditions)  [recherches Dr JPDM]
  • Au 24 Heures du Mans 1955, accident tragique le 11 juin : 83 morts et 120 blessés. L’implication des amphets dans le comportement des trois pilotes impliqués est fortement probable. A l’époque, les amphets sont omniprésentes dans les courses d’endurance et rallyes. [recherches Dr JPDM]
  • Dans le Tour de France, elles accompagneront les vainqueurs de l’épreuve de 1947 à 1965.
  • En 1967, le 13 juillet, leur responsabilité sera bien établie dans le décès du cycliste britannique Tom Simpson sur les pentes du Mont Ventoux (Vaucluse) en direct à la télé.

L’oxygène fait débat – Une substance artificielle utile aux grandes altitudes supérieures à 7 000 m mais créant une controverse entre les vrais puristes et la masse des pseudos

Pour le Suisse Erhard Loretan, lauréat des 14 ‘’8 000’’ entre 1982 et 1995, 90% des personnes qui grimpent sur le Toit du monde ont utilisé l’oxygène en bouteilles démontrant par là-même que ce gaz améliore les performances des grimpeurs et qu’aujourd’hui il fait toujours débat entre « triche et éthique ».

Quelques grimpeurs de renom donnent leur avis :

  • Erice Escoffier (Français), himalayiste (5 sommets à plus de 8 000 m entre 1985 et 1997) : « Grimper avec de l’oxygène aujourd’hui, c’est tricher ; je ne vois pas de différence avec Ben Johnson. » [L’Équipe Magazine, 29.10.1988]
  • Erhard Loretan (Suisse), himalayiste (14 ‘’8 000’’ entre 1982 et 1995) : « Quatre-vingt-dix pour cent des 600 personnes qui, à ce jour [Ndlr : mai 1997], ont atteint le sommet de l’Everest ont utilisé l’oxygène. Il faut jouer le jeu de la haute altitude. Seuls ceux qui sont capables de monter sans bouteilles doivent pouvoir effectuer cette ascension. Les autres se dirigeront vers des sommets moins élevés. » [Le Monde, 16.05.1997]
  • Francis Younghusband (Anglais), président du Comité de l’Everest britannique en 1921, coordonna les expéditions britanniques à l’Everest en 1921, 1922 et 1924 : « Celui qui monterait à l’Everest sans oxygène serait considéré comme ayant accompli une action plus belle que celui qui y monterait en utilisant l’oxygèneIl semblait impossible à plusieurs hommes de science que le sommet ne pût jamais être atteint sans aide artificielle. » [L’épopée de l’Everest .- Paris, éd. Arthaud, 1947 .- 340 p (pp109-110)]

Aujourd’hui, en 2025, une expédition commerciale innove en proposant dans le prix d’inscription, le dopage au gaz xénon en amont de l’ascension favorisant la production d’érythropoïétine (EPO), une hormone facilitant le transport d’oxygène par les globules rouges via le sang jusqu’aux tissus périphériques, cerveau compris et permettant une marche d’approche et une adaptation écourtée.

Article et illustrations – copyright blog : dopagedemondenard.com

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